Enki Bilal au coeur de Paris

Publié le par Amelie Meffre

Enki Bilal au coeur de Paris

Auteur de bandes dessinées, réalisateur, peintre, Enki Bilal possède dorénavant un lieu dédié à son travail à Paris. Le Fonds portant son nom propose en exposition inaugurale une rétrospective des cinquante ans de création de l’artiste jusqu’au 1er novembre. 

L’exposition inaugurale du Fonds Enki Bilal qui a ouvert en juin à Paris propose une rétrospective de l’artiste. Enes dit « Enki » Bilal, né le 7 octobre 1951 à Belgrade, dans l’ex-Yougoslavie (aujourd’hui Serbie), s’installe en France à l’âge de dix ans. On apprend qu’adolescent, il a pris rendez-vous avec René Goscinny et Jean-Michel Charier, rédacteurs en chef de « Pilote ». Ces derniers l’ont encouragé à poursuivre le dessin et de repasser les voir une fois le bac en poche. En 1971, alors étudiant en lettres et fréquentant les Beaux-Arts, il remporte le premier prix d’un concours pour jeunes dessinateurs, organisé par le journal. On découvre ses premières planches à l’encre de chine comme celles de « La Croisière des oubliés » de 1975 sur un scénario de Pierre Christin. Une collaboration qui en appellera bien d’autres. Parmi ces dernières, on découvre les cases d’un album surprenant et peu connu sorti en 1984 : « L’étoile oubliée de Laurie Bloom ». Rompant avec la bande dessinée traditionnelle, mêlant fiction littéraire et reportage, dessin, peinture et photographies retravaillées, il racontait  la recherche d’une vedette oubliée de l’industrie du cinéma et révéler l’envers du décor hollywoodien. 

Récits d’anticipation
Sur un espace de 260 m2 qui accueillera d’autres artistes contemporains et sera ouvert aux scolaires, l’exposition rassemble quelque 200 oeuvres et nous plonge dans les grands thèmes traités par Enki Bilal et Pierre Christin avec des albums d’anticipation, nourris de réflexions politiques. Ainsi, « Les Phalanges de l’Ordre noir » (1979) sur les soubresauts du franquisme ou  « La Foire des immortels » (1980), un récit dystopique sur un Paris fascisant.
Et parfois, la réalité vient percuter la fiction. L’album « Partie de chasse » sur le déclin du communisme, sort en 1986, trois ans avant la chute du mur de Berlin. De même l’un des tomes de sa « Trétalogie du monstre » (1998-2007) qui campait un futur dominé par la montée de l’obscurantisme religieux, sort trois jours avant les attentats du 11 septembre 2001 à New York.
Autres thèmes de prédilection : les dérives bioéthiques, l’obsession de l’immortalité ou la pollution. Dans « Le Sarcophage » (2000), Christin et Bilal imaginent non sans cynisme un « projet pour un musée de l’avenir » sur le lieu de la catastrophe de Tchernobyl. Dans sa trilogie « Coup de sang » (2009-2014), en partie inspirée par le tsunami survenu en Thaïlande en 2004, l’artiste aborde le thème du changement climatique : la nature malmenée par les humains se révolte. 

 

Enki Bilal au coeur de Paris

Dès l’album « Le Sommeil des monstres » (1998), Enki Bilal adopte une technique de travail particulière où chaque case en grand format est élaborée indépendamment puis assemblée sur la planche à l’ordinateur. Un procédé qui permet davantage de liberté en appliquant les textes une fois le dessin terminé ou en inversant les images s’inspirant du montage cinématographique.
Certaines cases qui s’apparentent à de véritables tableaux sont exposées comme quelques unes de ses toiles dont les magnifiques « Clandestins du rail » (2000). Des oeuvres où se déclinent ses nuances de gris traversées par le rouge ou le bleu, devenu une couleur emblématique de l’artiste. De même un montage avec des extraits de ses trois films (« Bunker Palace Hôtel », « Tykho Moon », « Immortel ») est diffusé où l’on retrouve Jean-Louis Trintignant ou Michel Piccoli.  

Le futur questionné
Très au fait de l’actualité, Enki Bilal s’en nourrit pour interroger le futur probable d’une humanité en mutation. Déclinant le thème de l’hybridation, il a exploré les facettes d’un homme-machine ou d’un homme-animal comme le montrait la remarquable exposition « Mécanhumanimal » en 2013 au musée des Arts et Métiers.  Avec sa série « Bug », entamée en 2017, dont le quatrième tome est paru l’an dernier, il questionne la révolution numérique. Nous plongeant en 2041 où une panne informatique mondiale se produit et où un homme, Kameron Obb, détient toutes les connaissances du monde. Enki Bilal réfléchit à l’accélération du temps et de l’information, au développement de l’intelligence artificielle qui mettent à mal le temps de l’échange et du débat. De son point de vue, la culture est aujourd’hui en danger comme il le confiait à France Inter, le 12 juin dernier : « Je crains que l'accélération technologique, et notre dépendance au numérique, ne créent deux mondes avec une infime élite qui perpétue le savoir, et une masse en manque de connaissance, de culture. Des injustices sociales gravissimes qui menacent ce que je considère comme le pilier de la société humaine ». 
Une belle rétrospective qui ne manque pas de nous interpeller.

Enki Bilal au coeur de Paris

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