La paix ? Tout un art !

Publié le par Amelie Meffre

Le foulard de la paix by Picasso

Le foulard de la paix by Picasso

Alors que la guerre continue d’ébranler la planète du Proche-Orient à l’Afrique en passant par l’Europe, voilà qu’un général français nous exhorte à sacrifier nos enfants, applaudi par la ministre des Armées puis le président de la République. De quoi partir au combat pour la paix. Et c'est tout un art comme le plaide Bertrand Badie dans un brillant essai. Le spécialiste des relations internationales y décline les vertus à promouvoir pour parvenir à une paix globale et durable. Celle-ci doit être redéfinie à l’heure de la mondialisation et ne plus être pensée comme un état de non-guerre.

Pour faire la paix, encore faut-il la « remettre à l’endroit », c’est-à-dire la considérer comme un projet à part entière et non comme un pendant à la guerre. Dans « L’Art de la paix », Bertrand Badie, professeur émérite de l’Institut d’études politiques de Paris, démonte cette vision tenace qui s’est imposée depuis la Renaissance européenne et l’avènement de l’État-nation faisant de la paix une simple trêve entre deux conflits. Il rappelle que Thomas Hobbes, auteur du « Léviathan » (1651), fut un de ses promoteurs, partant de l’idée que les États souverains n’avaient d’autre choix pour régler leurs différends que de faire la guerre. « L’État a besoin de la guerre pour se construire et la guerre a besoin de l’État pour se renforcer. » Ceci conduira à la théorie de la « stabilité hégémonique », supposant que les plus puissants soient les garants de la sécurité du monde. Or, l’équilibre des forces basé sur la transaction, notamment territoriale, ne fonctionne plus. Les grandes puissances ne sont plus les seuls arbitres, les peuples s’en mêlent d’autant plus dans un monde interconnecté comme jamais. « Comment comprendre que si peu de traités de paix aient pu mettre réellement fin aux guerres contemporaines ? » et le politiste d’énumérer les échecs. Des accords de Lagos (août 1979) qui n’ont pas arrêté la guerre civile tchadienne à ceux de Ouagadougou (2013) ne réglant pas les conflits au Mali, en passant par ceux d’Oslo (1993) alors que le conflit israélo-palestinien atteint son paroxysme. Qui peut croire encore au « plan de paix pour Gaza » échafaudé par Donald Trump et Benyamin Netanyahou  ?

Combattre la souffrance sociale
A l’heure de la mondialisation où les pays sont interdépendants et où la mobilité se généralise, il devient urgent de « libérer la paix de sa tutelle étatique et de son envers guerrier ». Pour cela, la construction de la paix nécessite « une approche plus globale, plus inclusive, construite sur un ordre partagé plutôt que sur le partage des trophées ». Convoquant les penseurs comme Aristote, saint Augustin, Kant ou l’abbé de Saint-Pierre, Bertrand Badie plaide pour une « paix humaine » basée sur une réflexion autour du bien commun de l’humanité. S’attaquer aux menaces climatiques, sanitaires, alimentaires qui nous concernent tous. Il faut repenser les relations internationales en privilégiant l’horizontalité et non plus la verticalité dès lors que les États qui se décomposent ne peuvent résoudre les grands problèmes du monde. Ainsi, pour construire la paix et non plus se contenter de la maintenir comme le mentionne la Charte des Nations unies, il convient de corriger le fonctionnement des institutions internationales : revoir le droit de véto des cinq membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU (Chine, États-Unis, Fédération de Russie, France et Royaume-Uni), renforcer les missions du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), en intégrant un bureau spécialisé dans la définition même de la paix globale et un conseil mixte (États, ONG)… L’objectif premier doit être de prévenir les conflits et non de les gérer.

La paix by Obey

La paix by Obey

Diplomatie de l’altérité
« L’ignorance de l’Autre, le refus d’estime et d’empathie pour ses souffrances créent le pire des terreaux belligènes », souligne l’auteur. Pour construire une paix durable, une diplomatie de l’altérité s’impose : « ne pas exclure, éviter une gestion imprudente du régime des sanctions, savoir créer des aubaines coopératives ». Comme l’affirmait Nelson Mandela : « on ne peut pas faire la paix autrement qu’en travaillant avec son ennemi et en en faisant même un associé ». Ceci suppose une diversité des partenariats. Non seulement entre les vieilles puissances et celles émergentes d’Asie, d’Afrique et d’Amérique mais aussi avec des entités non-étatiques y compris les entrepreneurs de violence, communément appelés « groupes terroristes ». Comme le souligne Bertrand Badie : « on a fini par parler au FLN algérien, aux talibans, même au Hamas ». Plus largement, c’est à chacun de nous de devenir diplomate et d’œuvrer pour la paix par une connaissance approfondie de l’Autre. En cela, l’éducation pourrait jouer un rôle décisif.  

Diplomatie de la migration
« L’être humain peut être acteur de paix dès lors qu’il se pense en piéton du monde. » Dans notre univers globalisé, la migration est devenue la norme même si les rhétoriques nationalistes et populistes enflent et que la surveillance des frontières se durcit. Vantant les vertus de « l’hospitalité universelle » chère à Kant, Bertrand Badie soutient la construction à l’échelle mondiale d’une « véritable diplomatie de la migration », garante d’une paix globale. Le Pacte mondial sur les migrations, adopté en 2018 par 152 États membres de l’ONU, pourrait servir de feuille de route pour construire « une gouvernance mondiale concrète, associant migrants, pays de départ et pays d’accueil, visant à informer, orienter, organiser et protéger les flux migratoires ». Argumentant pied à pied pour dépasser les obstacles - et ils sont nombreux -, l’ouvrage de Bertrand Badie est un formidable plaidoyer pour la paix à méditer pour ne pas désespérer.

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